Nestlé à Vittel: dégraissages dans l’eau

Comme l’annoncent l’AFP et les journaux, une grève «illimitée» affecte depuis mardi l’usine Nestlé Waters de Vittel (Vosges), suite à l’annonce de la suppression de 171 postes de travail. Selon la CGT, syndicat majoritaire, «environ 80%» des 721 salariés sont en grève. Nous leur déclarons notre pleine solidarité.

Faits

Le 2 mai 2023 (Vosges Matin du 4 mai) Nestlé Waters annonce qu’il suspend l’activité de 2 des 6 forages dédiés à la marque Hépar en raison des conditions climatiques qui ne permettent pas de maintenir la qualité de cette eau minérale. Nestlé oublie de préciser que ces deux forages suspendus correspondent à 60% de la marque Hépar. (https://www.calameo.com/read/00560122173dec6a0eeaf)

Le 16 mai 2023 Nestlé, relayé par Vosges Matin du 17 mai annonce qu’il supprimera 171 postes d’ici fin 2023. Les élus du territoire mettent – évidemment – en cause « certains activistes, des idéologues, qui depuis des années sapent l’activité de Nestlé Waters». (https://www.calameo.com/read/005601221bebe11275164)

Le même jour le Collectif Eau 88 publie un communiqué de presse qui met en cause Nestlé, l’incurie des services de l’Etat et l’aveuglement des élus incapables d’anticiper cette débâcle annoncée pourtant depuis 10 années au moins. (https://www.calameo.com/read/00560122168037d96df3e)

Le 18 mai, après avoir été reçus par la préfecture des Vosges, les salariés de Nestlé se déclarent sous le choc de ces suppressions d’emplois. (https://www.calameo.com/read/0056012217b2bf266cf2b)

Après quelques débrayages d’avertissement au courant de l’été, les salarié·es se mettent en grève ce mardi 5 septembre.

Contexte

Une multinationale comme Nestlé a pour vocation de poursuivre inexorablement la progression de ses bénéfices (à deux chiffres) sinon l’activité est sacrifiée. Pour ce faire les variables d’ajustement sont simples : produire plus au moindre coût ce qui englobe bien évidemment les coûts salariaux.

Dans le domaine de l’eau en bouteilles, les perspectives d’affaires s’assombrissent depuis une dizaine d’années. La crise climatique met en exergue le pillage d’une ressource vitale que constitue le commerce de l’eau en bouteilles, aggravé par le coût énergétique et en matières premières des bouteilles et des transports, souvent à très longue distance. Nestlé ne peut l’ignorer. Une campagne de boycott mettant en avant l’épuisement historique des nappes et la découverte de gigantesques décharges de plastiques issues des usines d’eau a eu un large écho en Allemagne . LiDL a retiré Vittel de ses magasins, les ventes ont chuté, et Nestlé s’est retiré du marché allemand. 

Depuis quelques années, la multinationale ne considère donc plus ce secteur comme prioritaire et cherche à se repositionner sur ce marché autour de ses 3 marques les plus lucratives : Perrier, San Pellegrino et Aqua Pana. C’est ainsi qu’il a vendu toutes ses marques d’eau en Amérique du Nord à un fonds d’investissement en 2020. Les autres marques, ce qui pourrait inclure Henniez, sont potentiellement à vendre.

En ce qui concerne Vittel, l’épuisement des nappes mettait en cause l’alimentation en eau potable de la population. La «solution» mise sur les rails en 2017 par Nestlé était d’en amener par un pipeline, ce qui aurait permis de continuer à pomper en abondance de l’eau estampillée «Vittel», mais elle a été bloquée par la justice fin 2019. Et maintenant c’est la ressource d’eau Hépar dont Nestlé arrête le captage, car il n’a pas plu depuis 1 an (sécheresse estivale, puis sécheresse hivernale). Les perspectives sont donc peu favorables. Se délester de Vittel en la vendant est clairement une option. 

Mais pour vendre, il faut rendre la société rentable, et pour cela, il faut licencier. Des diminutions de personnel ont déjà eu lieu, mais jusqu’à présent cela a été fait en jouant sur des préretraites avec primes et plans sociaux. Là une partie au moins des 171 licenciements d’ici la fin de l’année toucheront des employées loin de la retraite. C’est ce qui a déclenché la mobilisation 

Manipulation

L’assèchement de la nappe est utilisé pour justifier les licenciements. Mais Nestlé qui en est le seul utilisateur (quasi-monopole d’exploitation) connaissait la situation exacte de cette ressource. Or il a continué pourtant à la surexploiter à hauteur de 900 000 m3 par an. Des stocks en bouteilles ont même été constitués l’hiver passé qui serviront à continuer les ventes. On peut deviner le plan : reprendre la production avec moins de salarié·es quand la nappe se sera reconstituée. Et avancer vers l’objectif d’un Vittel avec beaucoup  moins de salarié·es (250-300 sur actuellement 700), qui puisse être vendue un bon prix à un repreneur.

Comme l’écrit le collectif «L’eau qui mord» : 

«Il est clair que Nestlé manipule les autorités, les élus, l’autorité préfectorale, ses salariés et cherche des boucs-émissaires activistes, idéologues… Propos relayés de façon moutonnière par des élus locaux.

En réalité : qui a épuisé les nappes ? Nestlé à 80%. Qui dénonce cette situation ? Le Collectif eau 88, qui ne cherche qu’à préserver la ressource en eau très menacée à court terme par le dérèglement climatique. I

Non messieurs notre activisme et notre idéologie n’a pas vidé les nappes d’eau que Nestlé exploite, il n’a cherché au contraire qu’à protéger cette ressource indispensable à la vie. Et les élus auraient dû, c’était leur responsabilité, se préoccuper de l’avenir comme le fait le Collectif Eau 88. Mais Comme disait l’autre, l’idéologue c’est toujours l’autre».

(Largement inspiré de l’article «Nestlé à Vittel, une débacle annoncée» paru sur «L’eau qui mord» en mai 2023 – https://www.leauquimord.com/collectif-eau-88/2022-octobre/)